lundi 9 mai 2011

rôle des médias

Mon conjoint est mort et enterré. Sa maladie fut courte, mais j'en aurais long à dire sur l'importance de la langue dans la qualité des soins médicaux et sur la naiveté, si non l'ignorance, des locuteurs unilingues de la langue de la majorité. Ces histoires entre majorité et minorité linguistique devront se trouver sur une autre platforme. Un livre peut-être.

La mission que je me suis fixée en développant ce blog est plutôt de dialoguer au sujet de la violence que les francophones se font entre elles et eux. Ici, il est question de la violence symbolique des médias de communication.

Partout dans le monde, les médias ont joué, et jouent toujours, un rôle important dans l'imposition de normes linguistiques. Au fait, l'apparition de la radio nationale en Angleterre a contribué largement au rapprochement des dialectes au "Queen's English". Et, que dire de la référence au "français de Radio-Canada" à titre de "bon français" au Canada? Dans une de mes recherches antérieures, une participante de l'Acadie du Nouveau-Brunswick m'avait parler longuement de l'intimidation qu'elle avait ressenti à la simple idée de travailler pour cette radio et un producteur en Alberta m'avait confirmer que l'accent franco-albertain n'était pas acceptable chez un animateur de la radio de Radio-Canada. Cela alors qu'on y entendait des accents de l'Europe, de l'Afrique et du Québec (et d'anglophones du Canada sur le réseau national). Derrière l'apparence d'une ouverture aux accents du monde se cachait l'exclusion d'un accent local en particulier.

Lorsqu'une langue est majoritaire, les médias servent donc à normaliser, et à classer, les usages. Plus encore, lorsque la langue est minoritaire, ils servent à déclasser: celui-ci est francophone, l'autre non. Au cours de la recherche dont j'ai déjà fait mention, deux mères de famille ont racconté que leurs enfants refusaient de regarder la télévision de Radio-Canada. Ils ne s'y reconnaissaient pas puisqu'ils ne s'y reconnaissaient pas. Ils préféraient TFO. Un père de famille m'a également dit qu'il n'écoutait pas la radio de Radio-Canada car on ne parlait jamais de chez-lui et qu'il ne comprenait pas la moitié de ce qui s'y disait. Ce même père est devenu animateur pour une radio communautaire francophone.

Finalement, la force des médias se voit également dans les interdits de l'école francophone: les têtes à claques et le MSN est banit de plusieurs écoles francophones au pays. Les têtes à claques, beaucoup appréciées de nombreux jeunes qui ne consomme aucune autre forme de médias francophones, sont exclues en raison de leur contenu et de leur langage jugé trop vulgaire. Le français normalisé serait donc la seule variété à laquelle ces jeunes devraient avoir accès. Pour sa part, le MSN est interdit en raison de l'influence qu'il pourrait avoir sur l'orthographe de jeunes qui "écrivent déjà mal". On pourra s'en reparler -- ceux et celles qui déplorent mes innombrables erreures d'orthographes se diront... et puis après, c'est mon blog. Pour l'instant, revenons à mon conjoint.

Mon conjoint et la violence symbolique des médias? Quel lien? M'a vous l'dire.

Mon conjoint, Claude Thériault, a oeuvré au sein de la francophonie toute sa vie durant. Il était Acadien et son parler en gardait toujours des traces. À vrai dire, je crois qu'il les cultivait fièrement ses traces. Il avait également l'habitude de collectionner les expressions des communautés francophones que nous avons intégrés au fil de notre vie de couple. Il utilisait, par exemple, le "j'avions" et le "à plein" des Brayons.

Lorsque nous avons discuter de ses désires pour ses funérailles, Claude m'a dit qu'il voulait une chapelle ardente. Une chapelle ardente? Quo'ssé ça, lui aies-je demandé? Ah, la visitation. Chapelle ardente, c'est bien plus imagé. Il voulait que les gens viennent me saluer, que je saches que je n'étais pas seule. Je me suis également souvenue qu'il ne disait jamais qu'une personne était morte ou décédée. Pour lui, les gens trépassaient.

Le temps venu d'écrire la nécrologie de Claude, j'ai voulu utiliser son langage. J'ai hésité. Une amie m'avait dit que "trépasser" devait être un anglicisme, elle n'avait jamais entendu ce mot. Je l'avais mise au défi: quel mot anglais était à l'origine ce celui-là? Pas de réponse. Elle venait de Montréal, elle avait semé le doute dans mon esprit. J'ai donc consulté un dictionnaire. Trépasser s'y trouvait et n'était inscrit ni comme anglicisme, ni comme archaisme (comme un grand nombre d'acadianismes). Mais voilà que je n'était plus certaine si le verbe se conjugait avec avoir ou être. Le becherelle à la resscousse.

Ce dont je ne me doutais guère à ce moment, c'est que l'Acadie Nouvelle refuserait mon choix d'un vocabulaire bien de chez-nous, de l'Acadie, de la Péninsule en plus, de là où se situe la maison mère du quotidien. Ce n'est que lorsque j'ai voulu m'assurer de la parrution de la nécrologie de Claude que je me suis apperçue qu'on avait modifié mon texte: "a trépassé" est devenu "est décédé"!!! Le journal avait également apporté des modifications au style de mon texte, c'était déjà quelque chose, mais qu'il ait joué avec les marqueurs de l'acadianité de mon conjoint, ceux-là mêmes qu'il avait cultivé, non, ça ne passait pas. J'ai porté plainte. On m'a expliqué qu'on avait apporté le changement parce que "c'est toujours comme ça" qu'on l'écrit dans l'Acadie Nouvelle. Voilà ce que signifie langue standard: une forme normalisée de la langue, c'est toujours comme ça, que ses utilisateurs ne remettent jamais en question". La violence symbolique, c'est ce que j'ai reçu en plein front. La violence symbolique est également responsable de tous les doutes que j'ai ressenti en écrivant cette nécrologie et dans mon acceptation de la modification du style de mon texte. Finalement, la viloence symbolique est évidente dans le refus d'un vocabulaire tout à fait de mise dans un contexte et la complainte parallèle que les francophones de milieux minoritaires canadiens et acadiens ont un vocabulaire appauvrit.

Le mot "trépasser" devait apparaitre dans la version du maird 3 mai, 2011. J'étais prise ailleurs et n'ai pas pensé vérifier.

Utilisons le vocabulaire que nous ont légués nos familles et nos communautés avant qu'il ne trépasse. Intégrons le vocabulaire des communautés qui entrecroisent et entrecoupent les nôtres. Inventons un vocabulaire qui exprime qui nous sommes et où nous allons afin que la francophone continusse à nous ressembler.